Revanche de femme, le Don Juan de Clermont-Ferrand

[Article invité : Julie-Anne de Sée, auteur érotique aux éditions Tabou. Découvrez son blog et sa page google + ]

manteau_zebre

© Patrick Simon

Laquelle d’entre nous n’a jamais rêvé de bousiller des freins de voiture, de la rejouer Basic Instinct avec un pic à glace pour se venger d’un mec indélicat ? Vous et moi avons laissé ces fantasmes à leur place en sachant pertinemment que la vengeance ne restaure pas forcément la dignité ni ne pose le mot fin au terme de l’histoire qui liait à l’autre. Toute femme à laquelle est signifié son congé de la relation amoureuse se sent humiliée, bafouée, trahie, rien de bien nouveau sous le soleil de l’été indien. De là à balancer un méchant pavé dans une mare déjà boueuse en vomissant sur la place publique larmes amères, révélations mesquines et phrases assassines, il y a là une forme perverse et malsaine d’obscénité mêlée d’exhibitionnisme sans doute teinté de masochisme. Histoire d’une vengeance !

S’il m’est arrivé, comme à toute une chacune, de tremper ma plume dans l’encre acide d’une juste colère pour dire son fait à un goujat, une expérience singulière m’a appris que rien ne valait une revanche organisée dans le calme pour confondre le Don Juan de province. Cerise sur le pompon, en utilisant ses propres armes, fourbies à la source d’une ire retombée et glaciale pour les retourner contre lui en une jouissive apothéose vécue en live et en direct. Parce que la revanche rétablit une relation d’égalité : si c’est l’un qui a gagné le premier, l’autre sort gagnant à son tour.

La rencontre sur un site internet

Que celle qui ne s’est jamais inscrite sur un site de rencontres me jette sa première souris. C’est au creux d’une période d’ascèse et d’abstinence forcées dans laquelle je m’engluais que j’ai jeté mon profil au gré des flots du web. Encouragée par mon amie Alexandra qui, elle, multipliait rencontres et aventures grâce au net depuis un an.

Surprise, je reçus des sollicitations et me rendis à quelques rendez-vous après les échanges de courriels et appels en vigueur. Je courrais encore, cherchant mon salut dans la fuite si Jean-Paul n’était alors apparu dans le champ de mon écran et des possibles. Ce monsieur qui affichait une dizaine d’années de plus que moi avait retenu mon attention par son discours courtois, humoristique, et son statut de guitariste amateur. Il travaillait près de chez moi. Je lançai un hameçon qui le ferra illico. Je m’en ouvris à mon amie -Alex 69 sur le site-, qui jugea opportun de donner suite cette fois encore. Je rencontrai donc Jean-Paul au bar d’un grand hôtel. Le courant passa, l’attirance fut mutuelle, nous prolongeâmes la soirée au restaurant, il me raccompagna galamment. Ce dîner fut suivi quelques jours plus tard d’un autre, chez moi, et davantage advint puisque affinités. Jolie surprise, je devins ainsi la « Back Street » de ce bel homme de cinquante-deux ans qui faisait si bien l’amour. Car Jean-Paul était un peu marié, avec marmots assortis dans sa bonne ville de Clermont-Ferrand. Il exerçait ses talents de cadre sup d’une société internationale située à la défense et cloisonnait ainsi sa vie : cinq jours de boulot-maîtresse à Paris, le week-end en gentil mari-papa dans sa province lointaine. Je balayais ces « légers » inconvénients d’un revers de main : Jean-Paul me plaisait, la réciproque était vraie, carpe diem !

La deception

J’avais mis en sommeil mon profil quand environ trois mois plus tard Alex déboula chez moi, me demandant à se connecter au site. Elle fit alors défiler sous mes yeux ses échanges avec Jean-Paul qui la poursuivait de ses assiduités. Elle avait bien tenté de le dissuader, il la pressait en retour de façon insistante pour qu’elle lui lui accorde au plus vite un rendez-vous, la trouvant sublime et ne pouvant plus attendre pour la rencontrer !

Résumons : le Don Juan de Clermont-Ferrand a une épouse légitime au pied des volcans d’Auvergne, une (parmi d’autres ?) maîtresse dans la capitale et il continue à faire son marché sur la toile. J’ai l’esprit ouvert et large, me targue de tolérance mais je ne peux dans ce cas précis empêcher une juste moutarde de me monter aux narines. Alex, qui n’y est pour rien est désolée, suggère que je renvoie immédiatement l’auvergnat sur les pentes de ses montagnes. Ce que je vais faire bien sûr, mais en m’offrant le rare plaisir d’une scène de vaudeville. Je prie donc mon amie de répondre favorablement à l’arverne en lui fixant un rendez-vous. Nous décidons toutes deux pour après-demain, devant la copie de la Victoire de Samothrace, dans le hall de cet hôtel qu’il connaît déjà. Alex clique sur « envoyer », la réponse enthousiaste arrive à peine une minute plus tard : il y sera. Dans la foulée, mon portable sonne, c’est lui. Il est navré, mais une réunion importante aura justement lieu après demain, qui l’empêchera de venir me rejoindre chez moi comme nous l’avions prévu. Contrariété perceptible avec trémolos dans la voix !

La revanche

C’est toute pomponnée et le cœur un peu battant que j’arrive au Concorde avec un bon quart d’heure d’avance. Je sais par quelle porte il entrera. Je suis juste en face, dans l’encoignure d’une vitrine de bijoux. Je n’ai pas le temps d’en apprendre les prix par cœur que je le vois déjà entrer dans le hall. Il marque un temps d’arrêt, balaie du regard les alentours, il cherche ma blonde et pulpeuse amie qu’il est venu retrouver. Puis, il se poste devant la statue comme sa correspondante le lui a indiqué, jette un coup d’œil interrogateur à sa montre. Je laisse quelques minutes s’écouler. Au moment où il me tourne le dos, je m’approche sans bruit. Je lui tapote doucement l’épaule, me hausse sur la pointe des pieds pour lui murmurer à l’oreille d’une voix suave :

  • Coucou, c’est Alex…

Il tressaille violemment et semble être frappé par la foudre en se retournant. Il est devenu écarlate, ses yeux sont arrondis de stupeur, sa mâchoire inférieure qui pend lui donne un faux air de carpe tout juste sortie de l’eau. Pathétique. Dans un sursaut, il tente bien un bravache « Ah, c’est toi, j’en étais sûr, je m’en doutais… » qui me fait lui éclater de rire au nez.

Mon téléphone sonne, c’est justement Alex qui avait prévu de m’appeler toutes les vingt minutes – mesure de sécurité – et que je rassure, ne laissant à mon vis-à-vis aucun doute sur la complicité qui nous unit. Elle rappellera donc dans vingt minutes, pendant lesquelles je vais procéder à la mise à mort. Après l’avoir prié de m’offrir un dernier verre dans ce bar de notre première rencontre, assise tout sourire face à lui, le verbe suffisamment haut pour être entendue des personnes attablées alentour. Je lui rends ostensiblement la montre qu’il avait eu le bon goût de m’offrir après notre première nuit. J’étale ensuite devant lui les impressions papier de tous ses échanges avec Alex, invitant le serveur qui apporte opportunément nos boissons à les poser dessus.

Ce bel homme que j’ai bien failli aimer perd toute sa superbe, sa rogue et ses moyens ainsi cloué au pilori de ce qu’il n’essaie même plus de nier. Je bois du petit lait et mon Mojito, devance l’appel d’Alex en composant son numéro pour ne prononcer qu’une phrase : « Mon rendez-vous est terminé, j’arrive ! »

Je me lève, le laissant à sa bière qui a tiédi, fais mine de m’éloigner. Je reviens sur mes pas :

Au fait, j’allais oublier : inutile de reparaître sur le site, tu es grillé. Alex et moi t’avons signalé comme pervers sexuel et harceleur, ton compte a été fermé. Je ne doute pas que tu iras chercher ailleurs, seulement vois-tu, Alex est ingénieur en informatique… Rien ne lui échappe, elle saura te trouver où que tu ailles, et où que tu ailles, tu es mort… Sans rancune ?

Là, le cœur et le pied légers, je tourne les talons, l’abandonne définitivement tout en réussissant une sortie impeccable, lui laissant une dernière fois une vision imprenable de mon déhanché. Il me semble même avoir entendu quelqu’un applaudir, à moins que…

Et vous, vous est-il arrivé de prendre votre revanche joyeusement sur un triste sire ?

6 réflexions sur “Revanche de femme, le Don Juan de Clermont-Ferrand

  1. C’est vrai que c’est délicat et toute tromperie/trahison n’est pas excusable (quoique parfois on peut pardonner, personne n’est parfait et un « accident de parcours » peut arriver). Après, il est vrai qu’en ayant une liaison avec un homme marié, cette femme _ même imaginaire mais la réalité n’est pas si loin _ s’expose à ce genre de choses (mensonge, tromperie, plusieurs amantes possibles …).
    La vengeance, si elle permet de rectifier le tir et changer un peu la personne, pourquoi pas (une vengeance constructive qui permet de prendre conscience de certains comportements). Mais cela ne doit pas être systematique et je ne suis même pas sur que cela apporte de la satisfaction sur sa propre estime ou que cela défoule tant que cela. Ca reste un débat ouvert et intéressant …

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    •  » la revanche rétablit une relation d’égalité : si c’est l’un qui a gagné le premier, l’autre sort gagnant à son tour. » La vengeance au contraire ne permet pas de sortir grandi et digne, surtout, entretient un lien alors que l’on désire rompre. Ne devrait-elle pas rester à la place qui lui revient, celle des fantasmes (« Laquelle d’entre nous n’a jamais rêvé de bousiller des freins de voiture, de la rejouer Basic Instinct avec un pic à glace pour se venger ») qui ne doivent pas nécessairement être réalisés ? L’actualité récente en fournit un frappant exemple… ce que souligne l’introduction de cette histoire de… revanche. A ne systématiser en aucun cas bien sûr, même si « Nobody’s perfect ».

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  2. Je ne vois pas la différence entre tromper et grenouiller.
    Si l’héroïne est au courant que c’est un homme marié (et infidèle ( l’inverse de libertin)), elle accepte qu’il mente à une autre personne. J’ai tendance à penser qu’elle doit accepter de facto qu’il puisse lui mentir.
    Qu’il drague et insiste pour rencontrer une autre femme n’est que pure logique. S’il a envie de nouveautés lorsqu’il est avec sa femme, il a surement envie de plus lorsqu’il est avec sa maîtresse. Dans le texte, il ne semble pas avoir promis fidélité à l’héroïne. Et encore l’aurait-il fait, elle pourrait malgré tout se douter de son penchant à aller voir ailleurs.

    Ensuite, il ne semble pas ratisser si large que cela : il est toujours sur le même site et convoite une femme de même age (Alexandra).

    En lisant ce texte, je ne me suis dis qu’une chose : Voila une femme qui a cru que cet homme quitterait sa femme pour elle.

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    • Tout est là: cette femme n’est que de papier, soit de pure fiction. Ensuite, le lecteur interprète le texte comme bon lui semble, selon sa sensibilité, ses ressentis, son vécu, sa logique. IRL, les choses se passent sans doute différemment. La devise de cette héroïne est « carpe diem », elle accepte d’être une « back street », sans désir de supplanter un jour la légitime auvergnate. Ce qui suscite le terme qu’elle pose à cette liaison est davantage le manque d’élégance et de franchise du monsieur envers elle.Qui sait ? S’il lui avait proposé des soirées au Masque ou au Moon, peut-être aurait-elle accepté ? Dans le monde de l’imaginaire, tout est possible, en dehors de toute la logique inhérente à chacun(e)…

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  3. Pas mal, le coup de la vengeance. J’avoue que j’aurais fait un truc à 2 plutôt. Alex et toi contre lui dans le bar devant tout le monde …

    Mais une remarque quand même :
    Tu acceptes qu’il trompe sa femme. Mais tu n’acceptes pas qu’il te trompe ?

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    • Pour mémoire, Alex joue la sécurité en téléphonant toutes les 20 minutes, on ne sait jamais… Le D.J. trompe sa femme, ce qui ne pose pas trop de problèmes. En revanche, ce n’est pas tant être trompée à son tour qui suscite la vengeance de « l’héroïne » de l’histoire, c’est le fait qu’il se paie sa tête en continuant à grenouiller et en ratissant large, y compris sur le Net. Une petite leçon de savoir-baiser courtoisement s’imposait donc. On peut accepter le partage jusqu’à un certain point (de non-retour) quand la goujaterie s’en mêle, non ?

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