Lisa, portrait d’une femme qui a choisi d’avorter

simone veil IVGAu petit matin du 29 novembre 1974 la loi Veil est enfin votée. 3 jours de débat pour qu’en France, enfin, les femmes accèdent au droit à l’avortement. C’est cette date que j’ai choisi pour vous raconter l’histoire de Lisa. Il y a 25 ans, elle avortait. Ce geste, elle ne l’a jamais regretté. Ce qu’elle a plutôt regretté, c’est le comportement de son amant. Elle nous raconte….

Quand j’ai rencontré Lisa, je ne savais qu’elle me confierait tout ça. D’ailleurs, je ne l’avait rencontré dans le cadre de mon blog et je ne pensais pas raconter son histoire. Nous avons à peu près le même âge, des parcours de vie un peu différents, et ce soir là, le hasard nous a réuni. C’était le 26 novembre, date à laquelle il t a 40 ans, Simone Veil présentait devant l’Assemblée Nationale son projet de loi légalisant l’Interruption Volontaire de Grossesse, IVG.

Entre deux verres, Lisa me dit « Je ne sais pas ce qu’aurait été ma vie si je n’avais pas pu avorter ». J’ignore si c’est l’alcool, mais je sens que la jeune femme a envie de me raconter son histoire. Il y a 25 ans après un séjour à l’étranger, elle revient en France reprendre ses études. Elle les avait interrompues après le bac. C’est à Paris qu’elle décide de s’installer. Elle s’inscrit dans une école et trouve une entreprise pour effectuer une formation en alternance.

Elle sent immédiatement que quelque chose a changé dans son corps.

Elle ne connaît personne sur Paris. Ses amis sont à l’étranger ou en Province. Au travail, il y a cet homme, son manager avec qui elle s’entend particulièrement bien. Ils finissent par sortir ensemble et la vie semble lui sourire. Un soir, avant d’aller en boite, ils font l’amour. Ils n’ont plus de préservatif. L’homme promet de se retirer avant d’éjaculer, elle pense que statistiquement elle aurait peu de chance de tomber enceinte aussi facilement. Et pourtant…

Quelques jours plus tard, elle sent que quelque chose a changé dans son corps. Elle se dit qu’elle somatise, qu’on ne peut pas savoir aussi vite quand on est enceinte. Par acquis de conscience, elle achète un test de grossesse. Elle ne peut plus se mentir : elle est enceinte.

Le soir même, elle appelle son amoureux . Il lui raccroche au nez à l’annonce de la nouvelle. Le lendemain au travail, il ne lui adresse plus la parole. Dans les jours qui suivent, il monte ses collègues contre elle. Une année de harcèlement commence…

Elle se sent terriblement seule dans cette ville où elle ne connaît personne. Elle profite d’un matin pour arriver tôt au travail et téléphoner du bureau à une amie qui habite Lille. A cette époque, les foyers n’étaient pas tous équipés d’un ordinateur et elle, comme ses amies, n’avaient qu’une heure de forfait sur leurs téléphones portable. Elle apprend à son amie qu’elle est enceinte et qu’elle va avorter.

En fait, Lisa ne s’est même pas posée la question. A cette époque, elle veut des enfants, mais pas comme ça et pas tout de suite. Elle veut rencontrer un homme bien qui sera le père de ses enfants. Lisa prend sur elle, continue chaque jour à aller travailler et à se rendre à l’école. Dans les jours qui suivent, elle prend rendez-vous dans un planning familial. Elle veut que tout aille très vite.

Elle choisit la méthode médicamenteuse. Le rendez-vous est pris.

Au planning familial, elle rencontre une psychologue. L’entretien se déroule assez vite et elle ressort avec une liste de gynécologue à contacter. Elle en appelle plusieurs et obtient finalement un rendez-vous le lendemain. Il lui explique qu’il y existe deux méthodes pour avorter : la prise de médicaments ou l’opération. Il lui dit aussi, que pour elle c’est trop tôt pour l’opération. Qu’elle devra attendre au moins deux semaines si elle préfère se faire opérer. Lisa veut évacuer cette histoire. Au travail, elle n’en peut plus. Chez elle, elle ne fait que pleurer. Elle doit avancer et elle choisit la méthode médicamenteuse. Le rendez-vous est pris.

Son amie qui habite Lille l’a rejoint pour le week-end. Les deux femmes se retrouvent juste après ce rendez-vous chez le gynéco. Lisa lui annonce qu’elle doit prendre un premier médicament le mardi puis se présenter le jeudi dans une clinique de banlieue pour la prise d’un second médicament.

Quand Lisa me raconte son histoire, je vois des larmes perler au coin de ses yeux. Pourtant elle sourit. Elle me dit qu’elle est passé au-dessus des barrières du rer. La seule fois de sa vie, qu’elle n’a pas pris de ticket. Son salaire d’étudiante en alternance ne lui permettait pas de se payer un aller-retour en banlieue.

Le jeudi, elle ne va pas en cours et se présente à la clinique. Elle se souvient avoir été mené dans une salle où se trouvaient déjà d’autres femmes. Certaines sont venues avec une amie, d’autres avec leur partenaire. Lisa se concentre. Elle doit cesser de penser et le faire. On lui indique les toilettes qui seront partagées par plusieurs femmes, on lui montre le seau et on lui donne d’immense serviettes qui ressemblent plus à des couches qu’aux serviettes hygiéniques auxquelles elle est habituée.

Une femme se lève et elle l’entend vomir. Puis tour à tour, les femmes se rendent aux toilettes. Lisa se dit que ce ne doit pas être très propre. Elle aimerait être ailleurs.

Lisa avait pris un livre, elle ne sait plus lequel. Elle prend le médicament et commence sa lecture. Elle sait qu’elle ne pourra partir seulement après avoir expulsé l’oeuf. Autour d’elle, certaines femmes pleurent. D’autres parlent, comme si elles étaient dans une salle d’attente. D’ailleurs c’était le cas. Elles savaient toutes, que l’effet du médicament ne se ferait qu’au bout de 3 à 4 heures.

Lisa essaie de dormir, de lire, de penser à autre chose. Puis une femme se lève et elle l’entend vomir. Puis tour à tour, les femmes se rendent aux toilettes. Lisa se dit que ce ne doit pas être très propre. Elle aimerait être ailleurs.

A son tour, elle sent des contractions. Elle se rue à son tour aux toilettes, une grande quantité de sang sort de son vagin. Elle vomit, pleure, vomit encore, évacue du sang, pleure encore. Quand elle sent que la quantité de sang se réduit, elle glisse cette trop large serviette dans son slip et comprend pourquoi elles sont si grandes. Elle se passe la tête sous l’eau, pense aux autres femmes qui doivent attendre la place et sort. Une infirmière vient la voir, lui demande si tout s’est bien passé. Lisa ne pleure plus, elle veut partir. L’infirmière l’a retient, lui demande d’attendre une heure car des complications peuvent survenir. Lisa attend.

Elle repasse la barrière du RER, rentre chez elle, appelle son amie et ne pleure pas. Pendant plusieurs jours, le sang a continué de couler. Elle est retournée chez le gynécologue, a pris la pilule et a tourné la page.

Ce qu’elle regrette le plus, c’est de ne pas s’être mise en colère contre cet homme. Car ils étaient deux a décider ce soir là de ne pas utiliser de préservatif.

Le lundi au travail, son ancien amoureux, ne l’a même pas regardé. Ce jour là, il était question de changer son bureau de place car elle se plaignait de l’odeur de la cigarette. À cette époque, on fumait encore dans les bureaux. On voulait la déplacer près de la fenêtre. Celle-ci restée ouverte toute la journée pour évacuer la fumée. Cet hiver là, à son bureau, elle a donc été dérangé par la cigarette et a eu très froid. Heureusement, quelques mois plus tard, elle s’arrangeait pour changer de service.

Quand je demande à Lisa si elle a des regrets. Elle me dit que parfois elle calcule l’âge de l’enfant. Qu’elle aurait aimé réellement se poser la question de garder ou non cet enfant. Puis elle me dit, que ce qu’elle regrette le plus, c’est de ne pas s’être mise en colère contre cet homme, de s’être laissée humilier. Après tout, ils étaient deux ce soir là, a décider de ne pas utiliser de préservatif.

Aujourd’hui Lisa a 37 ans, elle a un travail intéressant, est célibataire et n’a pas d’enfant. Elle croit encore à l’amour, se dit qu’elle a encore un peu de temps pour tomber enceinte. Elle me sourit. Elle semble confiante et surtout elle ne regrette pas. Après une dernière pensée pour le combat de Simone Veil, nous nous quittons. Le lendemain je repense à son histoire, je suis touchée. Comme elle m’a laissé son numéro, je la contacte pour savoir si je peux vous rapporter son témoignage.

Et vous, qu’auriez-vous fait ?

2 réflexions sur “Lisa, portrait d’une femme qui a choisi d’avorter

  1. C’est une histoire assez touchante, je dirais qu’elle a bien fait d’avorter cette dame le lâche dans cette histoire c’est son amant, hélas c’est monnaie courante et c’est toujours la femme qui doit subir…..mais de là à la traiter après comme une moins que rien, là je suis révoltée mais pas du tout étonnée……

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  2. Moi, c’était trop tard pour la prise de médicament, parce que le délai pour rencontrer un des rares médecins à accepter de faire les IVG dans mon coin était long. Tout comme Lisa je n’ai jamais regretté ma décision, qui s’est en fait imposée à moi, sans besoin de réfléchir, un cri du ventre. Mais moi aussi, parfois, je calcule l’age de cet enfant jamais né. Et j’ai mis des années à absorber le choc, la douleur physique et la douleur de la solitude.

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