L’esclave d’Eva Delambre, critique !

[Article invité : Julie-Anne de Sée, auteur érotique aux éditions Tabou. Découvrez son blog et sa page google + ]

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C’est à la découverte d’un autre monde, celui d’une relation S.M. extrême, qu’Eva Delambre convie son lecteur. Ce livre s’adresse à un public adulte et averti. Il ne cherche pas à convaincre, ni à susciter l’adhésion. L’histoire ici racontée permet de lever le voile sur le couple hors norme que forment un Maître et son esclave, deux personnes consentantes prêtes à s’engager dans une relation particulière. Critique !

Dans son premier ouvrage Devenir Sienne, elle avait déjà abordé le thème de la soumission en donnant à voir l’intime de la relation de soumise à Maître. La soumission est souhaitée, choisie, consentie. La psychanalyste Sophie Cadalen* assure que cette position sulfureuse consistant à plonger dans l’inconnu dès lors qu’on ne contrôle plus rien peut être source de bonheur : « Etre complètement pris en charge et s’abandonner à l’autre peut s’avérer une source de plaisir extrême. » Tout comme la domination est assumée et jouissive.

Etre complètement pris en charge et s’abandonner à l’autre peut s’avérer une source de plaisir extrême

L’érotisation de la violence et de la douleur deviennent source de plaisir intense tant pour celui qui l’administre que pour celle qui la reçoit. Que l’on prise ou pas ce qui à l’origine était considéré comme une perversion sexuelle, on ne peut rester insensible aux espoirs, aux attentes, aux joies et aux frustrations, mais surtout, aux jouissances de Lena. La voix douce de l’auteur livre sans ambages ni détours comment l’héroïne de ce récit singulier va tout mettre en œuvre pour réaliser le fantasme fou qui la taraude : devenir esclave. En d’autres termes, choisir en toute conscience de faire le don total, corps et âme (l’auteur insiste) de sa personne et de sa vie à un homme qu’elle n’a jamais vu. Elle ne le « connaît » que par des bribes de récits et quelques photos de soumises que Maître Argan dépose sur son blog et que Léna dévore littéralement dès leur parution. Elle va mettre tout faire pour le rencontrer et s’offrir à lui comme esclave.

Etre soumise est une chose, devenir esclave en est une autre. C’est choisir, accepter d’être privée totalement de liberté, jusque dans les domaines les plus intimes de la vie courante, qui cesse de l’être puisque Léna ne vit plus que pour obéir, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans une dépersonnalisation absolue. Jusqu’à l’absence de nom : « Maître Argan (…) continuerait à la nommer « Esclave », selon sa condition. » (P. 143) et la soumission à… Diane, la soumise en titre (P.49).

Maître Argan (…) continuerait à la nommer « Esclave », selon sa condition.

En s’abandonnant à Maître Argan, Léna veut aller jusqu’à son ultime limite. Le lecteur devient alors le voyeur en décalage d’un huis clos codifié, ritualisé, dans un univers fermé, annoncé dès le début :  » Ta vie d’esclave sera réduite à quantité de contraintes, de tâches ingrates et de rituels «  (P.48).  Mais il est souvent rappelé à l’ordre : « Impossible à comprendre pour ceux qui s’arrêteraient aux gestes. » (P. 175).

Le discours est simple, se veut le témoignage d’un quotidien vécu « ailleurs », « autrement », dans une abnégation et une admiration sans bornes pour le bien-aimé Maître. Si le texte peut parfois sembler redondant, l’auteur souligne à maintes reprises que ce monde est « parallèle », au-delà d’une simple relation « vanille », dans laquelle ne circule pas le S.M. : « Tout cela aurait semblé complètement incompréhensible au reste du monde » (P. 119). Au regard des non-initiés, la cruauté parfois décrite pourrait donner à penser que les tortures de l’inquisition étaient bien douces comparées à celles infligées par le Maître. Or, c’est de cette cruauté – physique et morale – dont Léna va tirer ses jouissances, dans toute leur amplitude et leurs paradoxes. Peut-on parler ici d’amour, de relation amoureuse ? Les affects semblent se situer au-delà, dans l’élaboration d’un lien plus puissant, autre :

Elle ne l’aimait pas comme on aime un homme, mais comme on vénère une divinité. (…) Dans leur monde, il existait ce lien, unissant des êtres serviles à des demi-dieux et des esclaves à des seigneurs, des Maîtres.  (P.119).

Le bonheur absolu de Léna, la source de tous ses plaisirs se situent dans la plus extrême des soumissions. Ceux de Maître Argan dans la domination, l’humiliation imposée. Il détient le pouvoir absolu et le savoure : « C’était grisant. Il aimait ça » (P. 136). Elle est allée le chercher pour le subir, être « dressée », « éduquée » par lui (P. 48, 117) pour aller au bout de ses choix, de son fantasme, de ses limites et d’en jouir :

(…) elle aimait ça. Elle aimait son appartenance et ce pouvoir total qu’il avait sur elle.(P.133) Elle aimait cela à la folie (P. 76)

Et elle aimait cela, elle aimait ressentir cet abandon, ces extrêmes (…) qui les liaient si fortement. (P. 175) »

Le lecteur se laisse entraîner malgré lui dans le déroulé du récit, livré avec une désarmante impudeur. Le style est sobre, délibérément itératif afin de situer les êtres et les choses en dehors de tout jugement, de toute moralité. On est happé par le texte, par la narration dérangeante de Léna, sans doute parce que tout ce qui semble hors norme, interdit ou déviant est attirant. Eve a bien croqué la pomme… Sous nos yeux souvent effarés, Léna se transforme en objet pour son « Seigneur et Maître » (P. 141) : « Léna était objet. » (P. 108). Elle éprouve des sensations contradictoires :

Elle aimait, et elle n’aimait pas, tout à la fois. Elle aimait ne pas aimer, peut-être ? (P. 108).

On passe par de multiples sentiments pour cette héroïne, tout en sachant qu’ils sont inutiles. La volonté de soumission de cette femme n’appelle ni pitié, ni empathie ni compassion, simplement du respect dans ce qu’elle choisit de vivre et qui nous renvoie probablement à nos propres fantasmes : « Elle était sienne, au -delà de tout » (P 141). Tout ceci peut sembler paradoxal mais les scientifiques qui se sont penchés sur le sujet nous permettent de mieux appréhender les bonheurs de Léna et Maître Argan :

La femme qui aime être attachée est active dans sa jouissance soutient le Dr. Mimoun**, et Sophie Cadalen rappelle que nous avons tous le goût du pouvoir sur l’autre. (op. cit).

Si aujourd’hui se déguiser en soubrette et se plier aux désirs d’un homme n’est plus un jeu clandestin mais presque une mode, il apparaît que L’Esclave se situe dans un ailleurs où l’on ne joue pas. On est très loin des conseils pour pimenter votre vie sexuelle qui foisonnent dans les pages sexos des magazines. On n’est pas dans le divertissement d’un soir, mais dans un monde particulier, où la relation d’esclave à Maître est érigée en mode de vie.

Dans la lignée de Pauline Réage, quitte à faire rougir l’auteur de cette association, ce livre ne peut en aucun cas laisser indifférent. Il ouvre les portes d’un univers peut-être encore méconnu du grand public, grisé de « Mommy porn » à la guimauve. On peut s’en trouver dérangé car il montre crûment ce qu’est la réalité du BDSM, des satisfactions qu’en tirent les acteurs qui jamais ne jouent la comédie, au risque de se perdre.

Mais n’est-ce pas là le secret d’un bon livre : amener le lecteur à s’interroger sur sa part d’ombre qu’il n’ose dévoiler, fût-ce à lui-même ?

* : Sophie Cadalen : Double vie
Editions Poche Pocket

**Dr Sylvain Mimoun : Anti guide de la sexualité
Editions Bréal

3 réflexions sur “L’esclave d’Eva Delambre, critique !

  1. Oui cher Eva le bdsm est mal vu en général, quoique moins maintenant….
    J’ai été attirée et suis sur un site de soumises comme novice n’ayant jamais pratiquè…
    Mais il faut trouver le bon maitre là se trouve le hic…et il n’est pas moindre….
    Beaucoup, trop hélas se prétendent maitres et cherchent une soumise sans n’avoir aucune expérience rien que pour assouvir LEURS besoins sexuels.
    Bien à vous

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    • Le livre d’Eva Delambre est un roman. Il raconte le fragment d’une histoire. Je suis complètement d’accord avec toi, pour vivre une relation BDSM épanouie, il est important de rester sur ses gardes quand au choix de son partenaire.

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