Tu meurs de Sophie Cadalen, critique !

[Article invité : Julie-Anne de Sée, auteur érotique aux éditions Tabou. Découvrez son blog et sa page google + ]

Tu meurs Sophie CadalenIl est des livres que l’on reçoit comme un uppercut au visage. Que l’on ne peut lâcher, dans l’urgence à lire encore et encore les phrases qui édifient et déroulent la narration, expulsent le souffle de l’indicible, mettent le doigt là où l’essentiel de l’humain fait mal, là où le désir et ses pulsions de vie fondent l’universel de l’humaine nature et de sa destinée. « Tu meurs » de Sophie Cadelen est l’un de ces livres. Critique par Julie-Anne de Sée !

Le roman de Sophie Cadalen est de ceux-ci. La mort est annoncée, le crabe immonde dévore le cerveau et paralyse le corps et l’esprit de l’amant tant aimé :

La tumeur est là, la tumeur te meurt. (P. 100).

A son chevet, une femme qui parle la douleur de l’impuissance d’un combat qui n’est pas même à mener car perdu d’avance. La mort, cette pouffiasse qui s’est insinuée comme une rivale invincible, fait déborder les émotions, les souvenirs, les affects. Le désir, lui, pulsion de vie, est omniprésent, et les mots se déversent, roulent et déboulent, à la fois impudiques et tendres, crus et légers, rageurs et éplorés, en une écriture subtile, qui trie, choisit, hurle, vomit les plus justes pour dire l’amour et aller lécher l’âme du lecteur en ses replis les plus intimes. Eros est bien vivant, pulsant les envies d’orgasmes et de jouissances.

Le sexe n’est pas la mort, c’est la vie en son essence. Et c’est la vie que nous craignons (P.152).

A ses côtés Thanatos veille, en permanence, pas même en douce, rappelant trop bien l’impermanence même de la mémoire des sens qui, elle aussi, se brouille au rythme de l’altération qui entraîne doucement mais trop sûrement l’essence même de l’amant qui fut mais n’est déjà plus qu’une ombre.

Je croyais à l’encre indélébile de mes orgasmes. Rien n’est infidèle comme la mémoire des sens. (P. 205) Ton souvenir se morcelle mon amour. (…) A te chercher je suis en fuite de toi. (…) Je n’en peux plus d’être ailleurs, de n’être nulle part. (P. 100). Cependant, l’évocation des jouissances passées, de celles qui taraudent le présent interroge : le couple infernal ne se réunit-il pas dans l’amour qui se faisait ? L’orgasme, en sa seconde, flirte avec la douleur, se frotte à la mort. Jouir, c’est être à la limite. Là où plus rien ne délimite. (P. 150).

Le long monologue de cette femme est souvent violent, livre sans détours cette mort à venir si obscène, comme l’est l’attirail médical et hospitalier, scène du drame qui n’en finit pas de se jouer :

L’hôpital est impitoyable. Sans nuances. Il brame la maladie, la mort, la déliquescence. (P.111)

L’amant se meurt, elle vit, dans l’obsession du vit qui désormais ne bande plus, dans l’enfermement de l’agonie :

Je ne pense qu’au sexe. (…) Je ne pense qu’à ça et à celui qui me baisait joyeusement. Cette masse suffocante et alitée n’est pas lui. (P. 147)

Ainsi confronté à la disparition lente d’un être cher, le lecteur est renvoyé à ses propres douleurs, à ses contradictions qui, un jour, l’ont aussi précipité dans la recherche effrénée des plaisirs de la chair, dans cet exorcisme inavoué qui voudrait faire taire l’insupportable. La révolte se sait vaine :

Je suis restée là, guettant le moment où tu l’insulterais, cette salope qui te pompait la vie. (…) Elle est douée la maligne, elle porte bien son nom. (P. 78)

Alors, il faut écrire, tenter à la fois de retenir ce qui file sous la plume, et s’abandonner au désir de vie, aux envies de jouissance pour ne pas perdre pied, pour reculer l’échéance qui guette tout un chacun.

Ce roman, bijou littéraire magnifiquement érotique est singulier, dérangeant, qui ose dire toute l’horreur, la brutalité de la confrontation avec la grande faucheuse et dans le même temps, l’absolue nécessité de l’amour et du sexe. On n’en sort pas indemne. Une fois refermé, le livre fait encore écho. Parce qu’il remue, triture, sans nuances et sans fard toutes les contradictions, toute la palette des émotions qui sont les nôtres.

Paru aux éditions Le Cercle en 2001 puis en pocket en 2003, ce livre était épuisé. Les Editions Tabou le rééditent, dans une version préfacée et enrichie par l’auteur.

Une réflexion sur “Tu meurs de Sophie Cadalen, critique !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s